Pensées: Franz, le verbe et moi

Tu me regardes de ton air docte, par-dessus tes lunettes. Tu es le mentor. Je dois t’écouter si je veux le secret de la réussite. On te respecte. Tu as gagné des prix. On t’invite à beaucoup de conférences. Tu veux croire en moi. Je t’aime et je veux ton approbation. Tu me dis : «Il faut écrire. Si tu n’as pas le temps, dors un peu moins!» Je me sens coupable, comme un écolier qui fait l’école buissonnière.

Pour toi, la littérature est une discipline à laquelle on se plie, sage comme une image. On s’assoie et ça vient tout seul. Il y a toujours quelque chose à dire et c’est toujours important. Le néant n’existe pas. L’angoisse de la nullité est une fiction plus mensongère que les contes de fées. Le gazouillis des oiseaux, quelques notes de jazz, la vapeur de la bouilloire, le pas d’un être familier, le miaulement de la chatte d’en haut, la voix flûtée de la fille du propriétaire, le ricanement de la directrice… tout a sa place. Il faut la prendre, sa place. C’est la vie même qui nous appelle, qui nous interpelle avec tous ses détails. Ça compte, la vie et les détails qui viennent un après l’autre comme dans un poème de Jacques Prévert.

Je me sens plutôt écrivaine dans le moule de Kafka. À bien des égards, il était presque minable. Il n’a écrit que trois romans et à peine une douzaine de nouvelles et de bribes de prose. Il a voulu faire brûler tous ses manuscrits après sa mort. Il travaillait pour une compagnie d’assurance. Il a raté toutes ses relations amoureuses. Il en voulait à son père. Il ne s’est jamais coupé l’oreille et il n’a jamais écrit de parenthèses de cinquante pages sur la nature noblement jargonique de l’argot dans un de ses romans.

Pourtant, les méandres cauchemardesques de sa pensée résonnent en moi. La trame de son roman Le Château reflète exactement ces rêves qui m’assaillent presque toutes les nuits, dans lesquels je prends le métro et je me retrouve au milieu d’un paysage inconnu. L’autobus ne me dépose jamais là où je voulais, mais change d’affiche à mi-chemin et me transporte dans un quartier étranger. Puis, la nouvelle Die Verwandlung (La Métamorphose) me coupe le souffle tant les émotions en sont vraies pour moi. Cette idée d’être transformé en insecte géant est une métaphore parfaite. L’humour en est grinçant, insoutenable : le protagoniste Grigor s’inquiète avant tout parce qu’il ne sait plus comment il va enfiler ses pantalons et parce qu’il sera en retard pour le travail. C’est le reflet classique de nos réactions lorsque la catastrophe s’abat sur nous et nous n’en voyons pas l’ampleur réelle. La famille est impitoyable. Elle est fâchée. Elle a honte. Grigor ne sert plus à rien. Pour elle, voilà la tragédie. Terrible impression de ne pas être aimé pour soi-même, mais pour ce qu’on apporte à autrui.

Pour moi, Kafka était un génie parce qu’il a dit quelque chose de beau et de vrai, que ça ne soit qu’une ou deux fois, et non parce qu’il a tout écrit.

Je me demande si Kafka se sentait dépassé par l’écroulement des certitudes de l’empire Autricho-hongrois pour lequel sa famille et son éducation l’avait préparés. L’ancien ordre était disparu, comme ça, sans solution de rechange pour l’auteur, puisqu’il était juif germanophone et ne se sentirait pas forcément la bienvenue dans le nouvel ordre de son pays pourtant natal, à en juger par les écrits anti-sémites du poète nationaliste tchèque Jan Neruda. Je me demande si les sentiments de Kafka envers son père et vice versa étaient influencés, voire déterminés, par cette réalité socio-politique. Je ne sais pas. Je sais par contre que les écrits de Kafka sont ceux d’un être dérouté, dépassé par la vie qui l’entoure. Un être qui se sentait incapable, ou illégitime, ou qui ne se sentait pas à la hauteur, avec ou sans raison, peu importe. Un être comme moi.

Sans doute, on pourrait m’analyser à mon tour. Je me sens comme ça parce que je suis franco-ontarienne et je ne sais plus ce que ça veut dire. Je suis femme et j’ai trop souvent été agressée sexuellement pendant ma jeunesse, à vouloir être libre. J’ai trop perdu dans la vie pour toutes sortes de raisons. Mon enfance a été difficile. Und so on und sweiter. Je ne sais pas. Je sais par contre que lorsque j’écris, je cherche à être limpide et parfois cette limpidité me blesse car je me sens si nue que je n’ai plus de peau.

Ce que c’est pour moi d’écrire : l’intensité à 200 watts. Incapacité de faire autre chose. Ce n’est pas une page à remplir : je n’ai pas d’horaire, je ne rangerai pas mon papier et ma plume à deux heures parce que je dois passer l’aspirateur, l’aspirateur attendra et peut-être longtemps. Les idées qui viennent mille à la fois, toutes reliées entre elles, où les placer, il n’y a pas de préséance. L’euphorie de la belle image, de l’insolite, du jeu de mots, du saugrenu, l’illumination d’une vérité profonde jusque là restée à l’ombre. Les centaines de fils narratifs qui explosent et font des petits. Il faut placer les idées en ordre! Ta pensée est trop désordonnée! Le désarroi. L’incapacité de freiner les pensées, de les attrouper comme des brebis dociles, pour qu’elles soient logiques, sages et et surtout, claires. Impatience. Révolte. Dégénération. Impétuosité du bolide à momentum inéluctable que seule la collision peut arrêter. Fracas. Breakdown. Le mur. Le bolide éclate en mille morceaux. Paranoïa. Arrêt total. Repli. Au revoir. Des mois, même des années à se ramasser à la petite cuiller.

Je n’écris pas de la fiction tous les jours. Heureusement pour moi.

(c) 2002, Dominique Millette

Publicité
Cet article, publié dans Pensées, Uncategorized, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s