Nouvelle: La Cendrillon manquée

Publié dans Language et créativité, Numéro 2,  2004, ISSN : 1705-4427 (revue du Département d’études françaises de l’University York)

Elle n’avait plus 16 ans depuis déjà longtemps, la Cendrillon. Elle attendait toujours. Les cendres qui lui avaient donné son nom étaient froides, plus mortes que la tombe. Les haillons qu’elle avait sur le dos ne lui permettaient plus aucune modestie. Alors que jadis, un tel dépouillement aurait excité les fantasmes des galants autant que des vilains, il n’évoquait plus que la gêne de la part de tous les passants, même les voyeurs.

Et les méchantes sœurs? Et la marâtre? Mariées, elles en avaient d’autres à leur service, n’ayant pu se partager Cendrillon en trois parties égales. Alors, la rejeton avait été poussée sur les chemins, à mendier sur son passage. Ne voulant se prostituer, Cendrillon avait préféré reprendre sa place de souffre-douleur et bouc-émissaire à toute épreuve, à récurer les planchers des riches et à essuyer le nez et les crottes de leurs marmailles. Elle ne demandait rien de plus. C’était son lot. Elle le savait.

D’ailleurs, elle attendait. À quelque part, à un moment donné, sa marraine surgirait du vide et la préparerait pour le bal. Et là, par magie, malgré mon manque de moyens, Cendrillon serait présentée au Prince Charmant, qui en tomberait follement amoureux à cause de sa beauté et la sauverait à cause de sa longue souffrance et la bonté de son cœur.

Cependant, ni la marraine, ni le Prince n’étaient venus au rendez-vous. Sans doute, les imprévus s’étaient accumulés et ni l’un ni l’autre n’avait trouvé le temps de s’occuper de Cendrillon. Quelques hommes avaient bien prétendu la sauver, mais pas à cause de sa souffrance ou la bonté de son cœur. Non. Ils voulaient se faire sucer la queue et se trouvaient nobles pour le prix qu’ils étaient prêts à payer. Le cœur de Cendrillon s’était endurci. Puis, avec le temps, même ces hommes avaient cessé d’offrir quoi que ce soit à Cendrillon. Elle étaient devenue invisible, comme le vent. Malgré tout, elle n’avait pas cessé d’attendre.

Enfin, le jour arriva : Cendrillon rencontra le Prince Charmant. Ce n’était pas au bal, cependant. Alors qu’elle amassait des fagots dans les bois, elle trouva sur son passage un prince d’un certain âge sur un grand cheval blanc. Les yeux du prince s’étaient remplis de miséricorde alors qu’il caracolait sur sa monture. Ce n’était pas de l’amour. Ni de l’admiration.

Cendrillon, aigrie, lui en voulut. Elle regarda sa monture avec envie. C’était un maudit beau cheval, songea-t-elle. Une colère immense s’empara d’elle. À ses pieds, elle vit une branche cassée dont le bout acéré paraissait menaçant. Elle s’en empara et, d’un seul geste, transperça le flanc du Prince Charmant. Ce dernier poussa un cri et, désarçonné, se mit à ramper dans la poussière.

Jubilante, Cendrillon prit la bride du beau cheval blanc et monta la bête magnifique. Elle ne fut pas loin. Les gendarmes du prince la trouvèrent et l’entourèrent. Sans arme, elle dut se rendre. Elle fut condamnée aux travaux forcés pendant dix ans. I’ve been working on a chain gang/All the livelong day/I’ve been working on a chain gang/Just to pass the time away…

Aujourd’hui, Cendrillon fait de la télémercatique au coin de Bloor et Yonge. C’est la seule personne de 55 ans dans toute la boîte. Surtout, c’est la seule qui est restée plus d’un mois. Elle habite une chambre minable avec un matelas troué. Parfois, elle navigue sur Internet, dans les cafés, à deux dollars pour 30 minutes. Elle rêve à tous ses rêves manqués, à la jeunesse qu’elle n’a jamais eue. Elle refait sa vie, se la raconte, embellit le peu de bonheur qu’elle a connu, oublie autant de peine que possible. Enfin, elle a cessé de pleurer en regardant les images de vedettes vêtues de robes qu’elle n’a jamais porté et ne portera certainement jamais. Elle a cessé d’attendre.

(c) 2003 Dominique Millette

http://www.arts.yorku.ca/french/french/creation/Publication/LangageCreativiteFinal.pdf

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