Nouvelle: Blanche-Sel

Nouvelle publiée dans la revue québecoise de création littéraire Art Le Sabord, no. 53.

Kingston Road. La route qui mène à Kingston, puis à Montréal, le long de l’autoroute 401, traverse le sud-est de Toronto comme une cicatrice en béton.

Ici, on ne retrouve aucune vieille maison victorienne rénovée convertie en bureau d’architecte ou en studio d’artiste; ni aucun club envahi par les gourous du style du vendredi soir. La Kingston Road Strip, comme on l’appelle, se trouve dans une des régions les plus méprisées du grand Toronto : Scarborough. Malgré les copropriétés qui y poussent comme des champignons et qu’on achète avant même que ne se termine la construction, l’indifférence, voire la honte, règle au sein de tous ces centres commerciaux en série, ces terrains vagues et ces édifices à la fois mornes et modernes.

Ainsi, la rue Kingston fait figure de deux fois laissée pour compte. Aussi pitoyable que les quartiers de Jane et Finch ou Parkdale, elle n’a aucun charme compensatoire, aucune histoire tristement célèbre qui la démarquerait, aucune cause célèbre telle que les sans-abri schizophrènes du centre-ville ou les Jamaïcains défavorisés du nord-ouest. Ses fast-foods, postes d’essence, coiffeurs à la chaîne, épiceries No Frills et magasins à un dollar lui prêtent un air indélébile d’étiquette rouge néon de 99 cents plus TPS, sur un article invendable, au fond d’une étagère dans un petit magasin poussiéreux au bord de la faillite.

Non, personne ne viendra rénover quoi que ce soit de la Kingston Road Strip. Moins cool que ça, tu meurs. Et la rue Kingston paraît mourir tranquillement, sans s’en soucier ni s’en apercevoir.

Les deux attraits principaux de la route sont les concessionnaires de voitures d’occasion et les motels. La rue Kingston est pavée d’or pour quiconque veut bien regarder. C’est un des meilleurs endroits au pays pour l’achat d’une voiture usagée : tant qu’on ne lève pas le nez à la vue d’un odomètre qui frôle les 200 000 km… D’accord, on peut se faire rouler facilement lorsqu’on s’y connaît un peu moins en automobile. Faut faire attention, tout simplement : les trésors, ça se déniche, ça ne nous attend pas comme ça en nous sautant dessus à notre arrivée. La rue Kingston, c’est le paradis des retapeurs, des as-is deals, du cannibalisme mécanique de voitures à 200 $ « pour pièces ». Faut pas cherche une BMW en parfait état à ce prix-là, tout simplement.

Ensuite, les motels : télé gratuite, air climatisé, proclament les enseignes au néon ou en lettres en plastiques un peu croches, qu’on oublie de changer d’une saison à l’autre. La présence de tous ces édifices prête aux environs un faux air de vacances, un peu comme ces carnavals ambulants qui s’installent dans les parcs de stationnement des centres commerciaux à la fin du mois d’octobre, lorsque plus personne ne veut manger de barbapapa ou grimper les montagnes russes, même pas les enfants.

Depuis plusieurs années déjà, les motels de la rue Kingston acceuillent les sans-abri de Toronto, les derniers sur la liste d’attente. Familles pauvres, réfugiés, toxicomanes en convalescence, survivants psychiatriques s’entassent dans les chambres à louer, y font domicile. Ce qui déjà était une mesure d’urgence est devenue habitude, permanence à contrecœur.

On voit très peu ces gens à la vie suspendue, jour ou nuit. Malgré leur invisibilité, ils ont donné au quartier la réputation de « mauvais coin de la ville ». Les résidants s’impatientent, exigent l’expulsion, le grand nettoyage. Les échevins font des déclarations publiques, lancent un appel au calme, multiplient les réunions de quartier. Et la vie continue.

Entre-temps, tout comme ailleurs, il existe dans la quartier une petite population de prostituées. On les aperçoit soit si on se met aux aguets, soit par hasard, dans les parcs de stationnement qui tapissent le quartier, ou sur les trottoirs, près des motels et des parcs. Elles sont quelconques, elles ressemblent à n’importe qui. On pourrait vivre des années près des motels sans vraiment en être sûr, à moins de se faire approcher. Un genre de barricade invisible sépare la population générale de celle, ni vue ni connue, des gîtes temporaires. On les croise au dépanneur, au Bi-Way local, à la buanderie du coin, sans trop les observer. Qui connaît ses voisins? Qui sait ce qu’ils font, au juste, lorsqu’on ne les regarde pas?

Blanche-Sel, de son côté, sait très bien ce qu’elle fait la vie, le plus souvent au Maple Crown Motel, tout à fait à l’est, à la sortie de la 401. Elle trouve des hommes qui la baisent et lui laissent de l’argent.

Blanche-Sel n’a pas de nom véritable. Elle l’a oublié, elle ne s’en souvient jamais. Elle s’en invente : Doris, Marilyn, Alanis… Elle change de nom à chaque client, comme elle change de chambre. Elle n’a pas d’âge ou d’anniversaire. Elle se dit Lion, Vierge, Bélier ou Verseau, pour ceux qui s’intéressent à l’astrologie : cela nourrit leurs fantasmes, elle le sait; elle le devine d’après les soupirs un peu plus rauques et les étreintes un peu plus vives, les pourboires et les retours de clientèle.

Sa vie entière et un séjour en motel, en vacances de l’existence, du genre forfait tout compris hors-saison, à rabais, lorsqu’il pleut toute la semaine. Elle n’est pas tout à fait là, elle est absente, elle reviendra peut-être. Peut-être pas. Si elle revient pour s’installer, elle a peur de découvrir qu’on lui a volé sa place et qu’elle n’aura plus de chambre, de toute façon.

Comme ça, elle sait qu’elle peut toujours plier bagage, elle est prête, on peut bien la chasser pour changer les draps et les verres de la salle de bains.

Blanche-Sel n’a pas d’amies. La vie des autres lui est un mystère impénétrable, elle n’y comprend rien. Elle ne sait jamais quoi dire, sauf aux hommes, lorsqu’il faut les faire jouir.

Il y a bien cette homme qui la voit de plus en plus : Gerald. Ou Gerard. Elle ne s’en souvient jamais, elle ne retient ni les noms ni les visages. Blanche-Sel n’a pas de mémoire : à quoi bon cela? Gerald-ou-Gerard est gentil, il a l’air assez seul. Comme elle, peut-être. Sauf qu’il a de l’argent. Il lui dit qu’elle est jolie. Il lui donne encore plus d’argent qu’elle n’en demande. Tant mieux, il faut bien en profiter : avec tous les clients qui veulent un deux-pour-un ou filent à l’anglaise ou n’ont pas un sou après s’être fermé la braguette.

Depuis Gerald-ou-Gerard, Blanche-Sel s’achète des jolies robes par plaisir, pour la première fois de sa vie : pour être belle plutôt que pour attirer les clients. Elle a envie d’une paire de bottes qu’elle a vue au centre commercial, coin Lawrence et Morningside.

Elle commence à guetter Gerald-ou-Gerard. Elle l’attend avec impatience, comme un cadeau de Noël. Blanche-Sel n’a jamais eu de cadeaux de Noël, de vrais, du genre qu’on aime, qu’on a demandés.

Gerald-ou-Gerard ne vient pas du coin. Il revenait de Kingston, d’une conférence. Il s’est arrêté au poste d’essence en face du Maple Crown. Il est sorti prendre de l’air. Blanche-Sel l’a pris pour un client potentiel. Il l’a regardée d’un œil étonné; puis, il a dit : pourquoi pas.

Blanche-Sel voudrait bien sortir du quartier, elle ne veut pas regarder toute sa vie cette affiche en rouge et blanc qui annonce le motel à un kilomètre à la ronde. Seulement, où irait-elle au juste? Et pourquoi? Blanche-Sel ne demande rien, elle n’en a pas l’habitude. Elle se contente des chambre qu’on lui donne, payées par les clients (l’argent c’est de l’argent après tout) comme elle se contente de sa Ford Taurus 1985, rouillée, d’accord; et puis, après? Un client soûl l’a achetée comme ça, un soir, chez un des concessionnaires à côté du motel. Il avait un fantasme de voiture, comme à 16 ans. Elle a joué le jeu. Elle le joue toujours. Il lui a laissé l’automobile, comme on laisse un os à un chien, tout simplement parce qu’il n’en voulait plus.

Gerald-ou-Gerard vient du quartier des Beaches, en bord du lac Ontario. Blanche-Sel n’est jamais allée chez lui, bien entendu. Pourtant, elle se surprend parfois à s’imaginer sur la plage avec lui, les deux se promenant la main dans la main. Ils entrent dans le salon, bien meublé comme dans les revues de la salle d’attente de la clinique médicale. Ils s’assoient à table. C’est du lapereau, Blanche-Sel en a déjà mangé une fois, au centre-ville, dans un beau restaurant : compliments d’un autre client soûl. Elle a fait mine de rien alors qu’il tempêtait contre tout le monde. On les a jetés dehors, mais au moins, elle avait bien mangé ce soir-là.

Après le lapereau, Gerald-ou-Gerard lui dit qu’il est las d’être seul, qu’il la veut à ses côtés pour toujours. Et alors, Blanche-Sel aura une chambre bien à elle, en permanence, toute meublée en blanc et noir, avec un téléviseur neuf et une garde-robe qu’elle ne sera pas obligée de vider à la hâte, le matin venu…

Blanche-Sel attend. Gerald-ou-Gerard revient une semaine plus tard, plutôt que de n’attendre que quelques jours. Il a l’air préoccupé. Il ne lui fait pas de compliments. Puis, il attend encore un mois. Blanche-Sel ne se pose pas de questions. Il ne faut pas, elle est vendeuse après tout. Même si la marchandise est son propre corps et que dans ce corps, il y a un cœur et une tête, les clients ne veulent pas le savoir.

Deux mois. Trois mois. Gerald-ou-Gerard ne revient plus.

Il est déménagé à Kingston. Ou il est trop occupé. C’est un homme d’affaires, il est quelqu’un. On il en a trouvé une autre, plus jolie. Plus intéressante. Ou il s’est lassé du jeu.

Elle n’a même pas son numéro de téléphone. Elle ne connaît pas son nom. Ou son adresse exacte. Elle sort du motel, du quartier; elle se promène une ou deux fois toute seule sur les sentiers en bord du lac, sur la place, là où Gerald-ou-Gerard poursuit sa vie mystérieuse et inaccessible.

Elle ne reste pas longtemps. Elle ne connaît personne et personne ne la connaît.

Puis, Blanche-Sel ne sort plus de son quartier. Elle habite la rue Kingston et la rue Kingston l’habite. L’affiche en route et blanc est son repère, sans cela elle n’existe plus, elle sent qu’elle se perdra et ne saura plus où se rendre. À quoi bon partir? Elle revient toujours.

Blanche-Sel se sent de plus en plus petite. Elle est de plus en plus vide. Ses rêves s’enfuient par les fentes des fenêtres interchangeables du Maple Crown Motel.

Qui était-elle, au juste, avec ce Jared-ou-Jerome? Bette? Demi? Gertrude?

Elle oublie. Elle n’a pas de mémoire.

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